Une histoire de jeu vidéo : Pong

Une histoire de jeu vidéo : Pong

Une histoire de jeu vidéo : Pong

Nous sommes en 1972, un mois de septembre aux Etats-Unis, dans la ville de Sunnyvale en Californie. Une nouvelle borne d’arcade a fait son apparition dans la Andy Capp's Tavern. Depuis son installation, il y a foule à longueur de journée et nombreux sont ceux qui viennent exclusivement pour mettre les mains sur ce nouveau jeu intriguant. Deux semaines après son arrivée, cette machine à l’allure de prototype – un boîtier peint en orange et une télévision en noir et blanc – tombe hors-service. Après un appel du gérant du bar,  le “dépanneur”, qui n’est autre que le développeur du fameux jeu, arrive pour régler le problème. À l’ouverture de la machine, le monnayeur, fait à partir d’un pot à lait, déborde de pièces de 25 cents. Pong connaît son premier succès.

La naissance d’un mythe

Pong, qu’est-ce que c’est ? C’est ni plus ni moins qu’une simulation de tennis de table. L’écran représente une table de ping-pong vue du dessus, les raquettes sont représentées par les deux petites barres aux extrémités gauche et droite de l’écran et la balle par le point (un pixel) qui se balade au travers. Deux joueurs s’affrontent et doivent faire en sorte que la balle dépasse la raquette adverse. En haut de l’écran, l’affichage du score permet de départager les deux adversaires.

Au tout début des années 70, un certain Nolan Bushnell crée une borne d’arcade nommée Computer Space. Elle s’inspire de l’un de ses jeux préférés, Spacewar !, sorti en 1962. Problème, à la présentation, la machine s’avère trop compliquée pour le public, elle nécessitait par exemple de lire une bonne page de manuel avant de se lancer dans le jeu. L’accueil n’est donc pas au rendez-vous mais Nolan ne baisse pas les bras, c’est un rêveur. Né en 1943 à l’Utah, il a toujours eu un pied dans le monde de l’électronique, en travaillant dans des salles d’arcade et pour la compagnie Ampex, spécialisée dans le matériel électronique. Après sa mésaventure, il décide de lancer sa propre société avec son ami Ted Dabney, qui l’a aidé à travailler sur Computer Space. En 1972 est ainsi fondé Atari.

Publicité pour Computer Space (1971)
Publicité papier pour Computer Space (1971)

La jeune entreprise décroche un premier contrat avec Bally Manufacturing Corporation, au départ spécialisé dans la fabrication de flippers, afin de produire un jeu de course. Les deux amis vont avoir besoin de mains supplémentaires pour produire leur jeu et Nolan décide de recruter un ancien associé de chez Ampex, Allan Alcorn. Ce dernier n’a jamais travaillé sur du jeu vidéo et va devoir se faire la main sur un exercice que lui propose Nolan.

Une pépite née d’un simple test

Allan Alcorn va devoir réaliser « Le plus simple des jeux » selon les directives de Nolan Bushnell, « Un point en mouvement, deux raquettes et l'affichage du score ». Trois mois s’écouleront avant de voir naître le premier prototype de Pong.


De gauche à droite : Les fondateurs d’Atari Ted Dabney et Nolan Bushnell, puis les employés Fred Marincic et Allan Alcorn


Quelques années auparavant...

En 1966, un ingénieur du nom de Ralph Baer travaille sur un moyen de rendre la télévision plus attractive en la reliant à un appareil de jeu. Il finit par mettre au point une console regroupant une douzaine de jeux de société, d’action et de sport. Parmi ces jeux, Ping-Pong se révèle être une simulation simpliste de tennis de table. Tout d’abord baptisée Brown Box, la machine se renomme Odyssey lorsque la société Magnavox signe un accord avec Ralph Baer.

La console est présentée avec ses jeux lors d’une démonstration publique au mois de mai 1972 à Burlingame en Californie, démonstration à laquelle s’était rendu Nolan Bushnell. 

Peu de temps après, ce dernier présentait son exercice à Allan.


Durant la conception de Pong, Allan Alcorn voit rapidement les limites de l’amusement de son jeu et décide de le rendre plus attractif en y ajoutant quelques spécificités. Les raquettes disposent de plusieurs segments, qui permettent à la balle d’être renvoyé à des angles différents suivant la zone d’impact. Au cours de la partie, la balle va de plus en plus vite afin de d’écourter les longs échanges. Certains soucis techniques ont même été conservés, se révélant être des mécaniques de jeu intéressantes. Par exemple, les raquettes ne vont pas jusqu’en haut de l’écran, cela était au départ dû à un défaut dans le circuit du jeu mais Allan Alcorn ne l’a pas résolu, toujours dans une volonté de ne pas rendre les parties interminables. Ce souci du détail apporté par Allan ravit les deux boss d’Atari, qui décident d’ajouter en plus des effets sonores, un monnayeur et une simple phrase d’instruction sur la borne d’arcade « Avoid missing ball for high score » (« Éviter de manquer la balle pour un score élevé »).

Ce petit exercice se révèle être un succès, Allan est prêt à mettre son talent au profit du jeu de course ! Mais il serait dommage de laisser ce prototype de côté et de ne pas exploiter son potentiel, du moins c’est ce que pense Ted Dabney qui souhaite proposer Pong en lieu et place du jeu de course. Un risque que Nolan n’est pas près à prendre, mais qui décide néanmoins de tester le jeu en conditions réelles. Il construit une borne à l’aide d’un boîtier peint en orange, d’une télévision en noir et blanc, se sert d’un pot à lait en guise de monnayeur et installe le tout à la Andy Capp's Tavern. La suite, vous la connaissez.

Un succès ne demandant qu’à être exploité

D’abord voué à être vendu, Pong devient le bijou d’Atari. Ted Dabney et Nolan Bushnell décident alors de construire plusieurs autres bornes. Une douzaine de nouvelles machines verront ainsi le jour. L’équipe décide d’en garder une à installer dans l’entreprise, les autres seront en partie envoyées dans d’autres salles de jeu. Atari arrive à trouver un accord avec Bally Manufacturing Corporation, leur permettant de commercialiser Pong par leurs propres moyens, en échange d’un autre jeu. Tout est réglé, la boîte peut enfin commencer à s’atteler à la production de son futur succès.


La borne d'arcade Pong, vue de derrière (à droite), au côté d'une de Computer Space

Après plusieurs refus auprès des banques, Nolan Bushnell se fait accorder un prêt de 50 000 dollars (américains) auprès du groupe financier Wells Fargo. Atari voit sa surface de local augmenter et en profite pour y installer la ligne de montage. Quelques personnes sont recrutées pour l’assemblage des premières bornes et le prix de vente est d’abord défini à 937 dollars, avant de passé à 1 095 dollars suite aux premières ventes à succès. L’entreprise commence à voir plus gros et décide de recruter en masse. L’offre d’emploi peut s’avérer alléchante : les ouvriers seront certes payés 1,75 dollars de l’heure (légèrement au-dessus du revenu minimum) mais ils pourront participer au « Friday night beer busts » (« boums de bières du vendredi soir »), en résumé, soirée bières et jeux vidéo jouables gratuitement !

Les premières semaines, Atari se porte à merveille et la presse fait les louanges de Pong, on peut y lire que le jeu « va révolutionner l'industrie du divertissement ». Le succès fait écho à plus de demande et qui dit demande dit travail, toujours plus de travail. De plus en plus de personnes sont ainsi recrutées mais elles sont vite épuisées par des journées pouvant dépasser les 16 heures de travail.

Comme quoi, le crunch était déjà présent dès les débuts de l’industrie vidéoludique…

Les relations entre les dirigeants d’Atari et le personnel se dégradent peu à peu, de la drogue aurait circulé dans les locaux et du matériel se fait voler par certains employés. Les abus sont corrigés tant bien que mal alors que les ventes de Pong se portent, toujours, à merveille. En 1973, plus de 2 500 bornes sont commandées, l’année suivante s’en sont plus de 8 000 qui sont à nouveau commandées.


Publicité papier pour Pong (1972)

Voir plus grand et révolutionner une industrie

1974, la console Odyssey de Magnavox ne se porte pas bien. Elle avait pourtant eu un élan de popularité suite au succès de Pong mais il fût de courte durée. La console coûte cher et commence à être quelque peu dépassée par les récentes innovations techniques. Atari décide durant cette période de miniaturiser son jeu encore cantonné à la borne d’arcade. Le prototype encore nommé Darlene (le nom d’une employée d’Atari) est d’une meilleure qualité que la console de Magnavox, dispose d’un boîtier plus travaillé et d’une image plus nette. Le prix est également bien plus bas suite à la baisse du coût des pièces électroniques. La console est renommée Home Pong, ne dispose que d’un jeu, Pong, mais celui-ci est bien plus attractif que le Ping Pong de l’Odyssey, ayant en sa faveur la gestion du son et l’affichage du score, en plus des ajouts cités plus haut. Nolan Bushnell va tenter de trouver un réseau de distribution en compagnie de Gene Lipkin, le président de la division Arcade d’Atari. Ils vont tous les deux essuyer plusieurs refus et finissent par rentrer en contact avec le groupe Sears, actuellement troisième groupe de distribution aux États-Unis. Les deux entreprises ne parviendront pas à trouver un accord, ce qui remet Atari à la recherche d’un réseau.


La Home Pong d'Atari

En janvier 1975, Atari présente la Home Pong lors du salon du jouet de New York mais ne parvient pas à conclure de contrat. Malgré ces échecs répétés, Gene Lipkin retente le coup avec le groupe Sears et arrive à décrocher une démonstration avec la direction. Lors de cette dernière, le prototype de la Home Pong rencontre des problèmes techniques et tombe en panne. Heureusement, Allan Alcorn parviendra à réparer la console et les clients de la démonstration ressortiront convaincus par la présentation. L’accord est enfin conclu, 150 000 consoles doivent être vendues pour la période de Noël. Une deuxième usine d’assemblage naîtra de cet accord, permettant la production des 150 000 consoles, qui se vendront comme des petits pains au moment des fêtes de fin d’année. Pour sa première année, la Home Pong s’écoulera à plus de 200 000 exemplaires. Atari prendra son envol l’année suivante en se détachant de Sears et en commercialisant son bébé en toute autonomie.

Le succès de Pong crée une véritable démocratisation des consoles et Atari se retrouve avec des dizaines et des dizaines de concurrents. Pour faire face aux nombreuses répliques de son jeu, la société va sortir des variantes de Pong afin de rester maître du jeu. De plus, Nolan Bushnell s’inspirera de Pong pour créer Breakout, le premier jeu de casse-brique de l’histoire.

Magnavox vs Atari

Pong s’inspire largement de Ping-Pong crée par Ralph Baer. C’est pourquoi, après les premières ventes à succès du jeu d’Atari, la société Magnavox porte plainte pour violation de brevets. La balance de la justice penchera en faveur de Ralph Baer, qui présentera les documents nécessaires pour lui donner raison. Il prouve que son jeu à été développé avant celui d’Atari et Nolan Bushnell ayant signé le livre d’or lors de la présentation de la console Odyssey en 1972, il peut difficilement contester les faits. Les deux entreprises arriveront toutefois à trouver un accord, Nolan Bushnell devant verser la somme de 700 000 dollars à Magnavox, cédant au même passage les droits sur la vente des produits Atari pour l’année suivante. Magnavox s’engage en plus à poursuivre les sociétés qui enfreignent les brevets de Baer. Un accord signé officiellement en juin 1976 qui s’avéra rentable pour les deux sociétés.


Publicité pour l'Odyssey de Magnavox, on peut y voir le jeu Ping-Pong

Atari se fait petit pendant un an et évite ainsi la reverse des droits comme stipulé dans le contrat, de plus les ventes onéreuses de ses productions sur Pong permettent de largement payer les 700 000 dollars. En parallèle la société Magnavox se fera un plaisir de faire valoir son droit sur les brevets de Ralph Baer, cela auprès des nombreuses entreprises surfant sur le succès de Pong et produisant sans vergogne des produits similaires.

Ancré dans l’histoire

Pong n’est pas le premier jeu vidéo, mais c’est l’un des pionniers. Il a largement contribué au développement du monde vidéoludique tel qu’on le connaît aujourd’hui et son histoire est jumelée avec l’une des plus grandes entreprises que le secteur ait connue, Atari. Trois mois auront suffi pour concevoir cette pépite, née d’inspiration et d’innovation. Presque 50 ans nous séparent de ce mois de septembre 1972, où le jeu vidéo a vu son histoire être bouleversée à jamais.

 

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