Politique et jeu vidéo : l’industrie doit-elle prendre parti ?

Politique et jeu vidéo : l’industrie doit-elle prendre parti ?

Politique et jeu vidéo : l’industrie doit-elle prendre parti ?

Politiquement correct

 

Voilà maintenant plusieurs mois que Ubisoft l’affirme : leurs jeux ne sont pas politiques. Aucun discours, aucun point de vue, leurs productions sont neutres et ne véhiculent aucune idée politique pouvant être sujette à controverse. Voici ce que déclarait officiellement Alf Condelius, Chief Operating Officer chez Ubi Massive ;

« C’est un équilibre car nous ne pouvons pas être ouvertement politiques dans nos jeux. Par exemple, dans The Division, il s’agit d’un futur dystopique où nombre d’interprétations montrent que la société actuelle coulisse vers lui, mais ce n’est pas le cas – c’est de la science-fiction.

C’est un univers et un monde que nous avons créé pour les joueurs afin qu’ils explorent comment devenir une bonne personne dans un monde déliquescent. Mais les gens aiment y voir un message politique, alors nous nous écartons le plus possible de ces interprétations car nous ne voulons pas prendre de position vis-à-vis de la politique actuelle. »

Une position prudente : pas de message mais si les joueurs veulent en voir un, grand bien leur fasse. Ubi botte en touche.

Pourtant lors du dernier E3, la firme de Yves Guillemot présentait en grandes pompes le prochain volet de la série Watch Dogs. Intitulé Watch Dogs : Legion, le jeu prend place dans une Angleterre totalitaire post-Brexit et nous propose de recruter des citoyens afin de former notre propre armée de révolutionnaires et, ainsi, reconquérir le pays.

Difficile de ne pas y voir un soupçon de politique, soyons francs.

Yves Guillemot, PDG de Ubisoft, a une autre vision des choses : il ne nie pas le contexte politique des jeux Ubi mais le voit comme un moyen pour le joueur de s’ouvrir à d’autres opinions que les siennes.

« Notre objectif dans tous les jeux que nous créons est de faire réfléchir les gens. Nous voulons les mettre en face de questions qu’ils ne se posent pas toujours automatiquement, et nous voulons que les joueurs écoutent des opinions différentes et aient les leurs.

Notre but est de donner tous les outils aux joueurs pour qu’ils puissent penser aux sujets, qu’ils puissent voir les choses avec assez de recul. Dans ces jeux vous parlez avec des gens qui ont une opinion différente de la vôtre, vous testez différentes choses, de sorte que vous pouvez améliorer votre vision du sujet.

Notre but est de s’assurer, après avoir joué, que vous êtes plus conscient des choses »

Ubisoft n’est pas le seul studio à devoir répondre à ces questions de plus en plus insistantes de la part des journalistes et les développeurs ont souvent tendance à arrondir les angles afin de ne pas être catalogués comme étant « de droite » ou « de gauche ». Une position qu’on peut comprendre dans une société où bon nombre de personnes sont prêtes, d’un côté comme de l’autre, à sauter à la gorge du camp opposé sur les forums et / ou les réseaux sociaux, clouant au pilori chaque personne qui ne partagerait pas leurs opinions.

Dans un monde où l’image est reine, ces développeurs marchent sur des œufs et hésitent à répondre franchement oui ou non à la question politique. Ainsi, Leonard Boyarsky de chez Obsidian Entertainement a déclaré récemment à propos du très attendu Outer Worlds

« Il y a des personnages dans ce jeu qui ont des philosophies avec lesquelles je ne suis pas d’accord et je m’efforce de rendre ces gens très sympathiques, très raisonnables et très crédibles. Ensuite, il y a des personnages dans le jeu qui disent des choses avec lesquelles je suis d’accord, qui ne sont peut-être pas très agréables à fréquenter. Donc nous ne voulons pas mettre en place un “homme de paille” ou quoi que ce soit et dire, “Regardez comme c’est horrible !” Il s’agit vraiment de regarder tous les aspects des questions. La dernière chose que nous voulons, c’est faire en sorte que les gens sentent que le jeu consiste à leur faire la morale. »

Un peu à la manière de Ubisoft (et d’autres studios), la réponse est évasive : au joueur de se faire sa propre idée.

Malgré tout, certains développeurs n’hésitent pas à assumer le discours politique de leurs œuvres.

Mike Pondsmith, le créateur de la saga Cyberpunk (dont Cyberpunk 2077 va constituer un volet à part entière), estime que « les êtres humains sont politiques » et qu’ils se doivent donc de se poser certaines questions.

« Je dis aux gens que Cyberpunk est un avertissement, pas « Hé, ça va être génial ».

Disait-il au site Video Games Chronicle

« Nous avons maintenant des technologies remarquables, des choses qui, je pensais, seraient hors de notre portée avant 2020. Du coup, si on a ça, qu’est-ce qu’on va en faire ? Comment allons-nous faire fonctionner le monde ? Comment allons-nous nous assurer que les bonnes personnes utilisent cette technologie de manière responsable ? Voulons-nous vraiment que les entreprises structurent le fonctionnement de nos vies ? En ce moment, nous avons des sociétés qui nous suivent partout. Il est important pour nous de penser où nous allons avec cette capacité »

Et lorsqu’il s’agit de parler plus en détail du prochain jeu de CD Projekt Red, il ne cache pas ses intentions de réflexion sur notre société

« Une bonne partie de 2077 concerne à peu près tout ce qui se passe entre les personnes qui veulent obtenir le pouvoir des sociétés et de leurs groupes et les personnes qui ont goûté à leur liberté et ne vont pas suivre cet exemple. »

Une position parfaitement assumée qui plaît à une partie du public qui suit le studio polonais pour ses intentions de narration ayant tendance à bousculer le paysage vidéoludique, mais qui fait également grincer des dents une partie des joueurs qui voient d’un mauvais œil la place de plus en plus importante que prend le discours politique dans le jeu vidéo.

Watch Dogs: Legion dépeint des scènes de manifestations populaires qui font inévitablement écho à une certaine actualité

Politique de l’autruche

 

En effet, pour certains, ce questionnement sur la portée politique du jeu vidéo est hors de propos et n’a pas sa place dans le milieu vidéoludique. Le site Contrepoints, par exemple, concluait ainsi sur la question :

« Il est temps de remettre le jeu à sa place de loisir. Merci Ubisoft de mettre ce point au clair. »

Le jeu vidéo ne serait alors qu’un média de divertissement qui n’a rien de spécial à dire ni à revendiquer et rien de plus. Une vision des choses que partagent bon nombre de joueurs qui n’hésitent pas à s’exprimer sur le sujet ; « Keep politics out of my video games » (laissez la politique en dehors de mes jeux vidéo) est ainsi devenu une phrase fédératrice pour une partie de la communauté des joueurs qui refusent que leur divertissement ne devienne un média de revendications.

Beaucoup s’expriment sur cette question que ce soit sur les réseaux sociaux ou les forums Reddit. Un joueur, par exemple, y expliquait son point de vue en ces termes :

« L’orientation sexuelle de quelqu’un, ses idées politiques ou quoi que ce soit dans l’idée n’a pas et ne devrait jamais avoir sa place dans un jeu. Le jeu vidéo devrait être un moyen pour n’importe qui, peu importe ses convictions et ses orientations, d’avoir du fun et inclure de la politique et de la justice sociale dans n’importe quel jeu est juste totalement déplorable. »

Pourtant cette prise de position ne va pas sans quelques contradictions.

Déjà car cette demande de la part d’une partie des joueurs est bel et bien une revendication et, de fait, elle se trouve donc être… politique. Comme le disait George Orwell

« L’opinion comme quoi l’art ne devrait rien avoir à faire avec la politique est elle-même une position politique. »

Evidemment, il ne s’agit pas ici de faire campagne ni même de gouverner un état, mais d’exprimer un point de vue, une opinion, de confronter sa vision du monde à celle des autres. Et confronter cette vision du monde afin de la défendre, c’est du militantisme.

Les opposants à des jeux pouvant proposer un message politique se retrouvent donc dans une situation paradoxale : ils militent pour que les jeux vidéo ne militent pas. Un discours qui revendique une non revendication et qui affirme que ce n’est pas à l’industrie du jeu vidéo d’exprimer des opinions ou de lancer des pistes de réflexion. Reggie Fils-Aime, ex-président de Nintendo of America, voyait les choses de cette façon :

« Faire des déclarations politiques est le rôle d’autres personnes. Nous voulons que les gens sourient et s’amusent lorsqu’ils jouent à nos jeux. »

Il est d’ailleurs intéressant de noter l’opposition quasi automatique entre la politique et la notion de jeu et d’amusement alors même que l’on parle très souvent de « jeu politique » lorsqu’il s’agit de désigner les différentes stratégies employées par les partis politiques.

La logique ici est donc de dire que, finalement, ce n’est que du jeu vidéo et qu’il faudrait arrêter de trop prendre les choses au sérieux.

Oui mais, n’est-ce pas là une des choses pour lesquelles les joueurs se battent depuis si longtemps ?

Depuis des années maintenant, l’industrie et la communauté du jeu vidéo font tout ce qu’elles peuvent afin que le grand public prenne enfin le média au sérieux, elles luttent contre les idées reçues et essaient de faire de la pédagogie afin de changer l’image du jeu vidéo.

Dès lors, est-ce que le fait de ramener le jeu vidéo à un simple divertissement lorsqu’il s’agit de politique ne serait pas contre-productif ? Si on souhaite que le jeu vidéo soit pris au sérieux, il est important qu’il aborde des sujets sérieux de manière plus directe, et il est évident que lui refuser ce droit ne peut être qu’un frein à son évolution en tant que média « adulte ».

D’autant plus que le milieu du jeu vidéo, lui, s’interroge de plus en plus sur des questions politiques : del’hypersexualisation des personnages féminins auxconditions de travail de l’industrie, nous nous posons de plus en plus de questions qui vont bien au-delà des jeux en eux-mêmes et amènent à réfléchir sur les différentes possibilités qui s’ouvrent à nous afin de changer les choses.

Exclure de l’équation le jeu vidéo ne peut être que dommageable, d’autant qu’il constitue un formidable vecteur d’éducation : inclure certaines idées, modifier certaines représentations actuelles, proposer différentes perspectives et ouvrir d’autres pistes à l’intérieur même des jeux permettrait à certains joueurs peu ou pas exposés à certaines questions actuelles d’y être sensibilisés. 

Mais, au-delà de tout ça, le refus d’un discours politique dans le jeu vidéo est simplement peine perdue car il n’existe pas de forme d’art qui ne soit pas politique.

Breath of the Wild, de part l’incroyable liberté qu’il laisse au joueur, est vu par certains comme une oeuvre libertaire

Tout est politique

 

Lorsqu’un joueur demanda sur Twitter à Neil Druckmann (scénariste et réalisateur de The Last of Us) de continuer à faire des jeux de la qualité de TLOU mais en laissant de côté ses opinions politiques, voici ce qu’il lui répondit

« Impossible. Les auteurs travaillent à partir de leur vision du monde. Par exemple, la fin de TLOU est très inspirée de mes opinions politiques personnelles. »

Le fait est que tout un chacun possède ses propres biais et que ces points de vue que nous portons sur le monde façonnent notre comportement de manière consciente ou non. Et il en va forcément de même lorsqu’il s’agit de créer quoi que ce soit.

Certains jeux vidéo affichent ouvertement leurs idées, comme par exemple Papers, Please qui nous place dans le rôle d’un douanier chargé de laisser entrer ou non telle ou telle personne dans un pays totalitaire, ou bien Orwell qui demande au joueur de surveiller les citoyens d’une mégalopole en fouillant les moindre recoins de leur vie. Bioshock nous parle également de sa vision du capitalisme individualiste et de ses dérives. La série Metal Gear n’a cessé de parler du danger que représentent les armes nucléaires (la vraie fin de MGS V – et donc de la saga – n’a d’ailleurs été débloquée qu’une fois que tous les joueurs à travers le monde ont désamorcé toutes les bombes) et Spec Ops : The Line interroge directement le joueur sur ce que c’est que de tuer des hordes d’ennemis sans jamais réfléchir à ce geste devenu aujourd’hui automatique pour les joueurs.

Ici, le message est clair, réfléchi, assumé et conscient, mais il suffit de se pencher sur d’autres jeux pour y voir des bribes de ce qui définit leurs auteurs.

Nier : Automata nous parle de notre propre humanité en ne mettant en scène que des machines et se termine sur une note d’espoir mais qui demande au joueur un énorme sacrifice. Dark Souls nous propose de littéralement sacrifier notre humanité afin de pouvoir continuer à avancer si nous tombons à court de fioles d’Estus (humanité que l’on trouve principalement sur… des rats !). Même un jeu comme Resident Evil nous parle d’une catastrophe engendrée par une société pharmaceutique toute puissante jouant secrètement aux apprentis sorciers.

On peut même étendre le spectre d’analyse : comme le mentionnePatricia Hernandez dans Kotaku, la création de notre avatar dans un jeu vidéo peut révéler des choses sur les concepteurs du jeu

« Regardez les options. Est-ce qu’il y a des femmes ? Quelle race ou genre est proposé par défaut ? Combien y a-t-il d’option pour les gens racisés – que ce soit la couleur de peau ou le type de cheveux ? Quels dialectes sont disponibles dans les options de voix ? Est-ce que ces choix donnent des habilités spécifiques liées à la race qui rendent certains personnages meilleurs que d’autres pour effectuer certaines tâches ?

En fonction de ce qui est inclus ou montré, nous pouvons glaner des informations sur les positions du développeur concernant la race ou le genre, entre autres choses»

En 2011, par exemple, en fouillant dans les fichiers de Dead Island, il a été découvert que la skin Gender Wars déblocable pour le personnage de lady Purna s’appelait dans un premier temps Feminist Whore. Malgré toutes les excuses de Techland (le développeur) et de Deep Silver (l’éditeur) et même si cela ne figurait pas dans le jeu final, il est certain que ce genre de découverte révèle l’état d’esprit qui pouvait régner au sein de l’équipe à l’époque du développement du jeu.

Enfin, dans un autre registre, la plupart des jeux de rôle japonais mettent en scène un personnage amnésique qui se réveille dans un monde qu’il ne reconnaît pas. Dans un Japon post-Hiroshima, ce lieu commun du J-RPG semble soudain traduire un trauma profondément ancré dans l’inconscient de tout un pays.

Et si nous revenons donc au cas Ubisoft, le fait de mettre en scène des factions armées dans un Washington post-apocalyptique dans un monde où seuls les gens armés ont pu survivre (dixit la cinématique d’introduction) dans The Division 2, ou encore le fait de nous faire combattre une bande de fanatiques religieux, patriotes et ultra violents dans le sud des Etats-Unis de Far Cry 5, ou bien encore le fait de nous faire constituer une armée révolutionnaire dans une Angleterre totalitaire post-Brexit dans Watch Dogs : Legion ; tout ceci est politique. Même s’il est certain que Ubi fait tout son possible pour ne pas véhiculer d’idées pouvant être sujettes à controverse, même s’il est certain que l’entreprise essaie au maximum d’arrondir les angles (le traditionnel message affiché à chaque lancement d’un épisode de Assassin’s Creed précisant que les développeurs sont issus d’horizons et de convictions religieuses multiples), il n’en reste pas moins que le contexte du jeu, ce qu’on peut y faire et ce qu’on ne peut y faire est le reflet des opinions des gens qui l’ont créé.

Papers, Please nous fait incarner une agent de l’immigration dans un pays fictif et se veut une critique du totalitarisme

Prendre parti ?

 

Le jeu vidéo est un média encore jeune, il se cherche et se construit en fonction de ses succès et ses erreurs. Il en va de même pour son public qui, au fil du temps, découvre qu’il ne s’agit pas simplement de jouer, mais de partager des expériences et des visions du monde différentes et, parfois, opposées.

S’il existe encore des réfractaires à cette idée et si certains jeux n’osent pas encore l’assumer pleinement, on peut malgré tout se rassurer en se disant qu’il en était de même, fut un temps, en ce qui concerne le cinéma, cet autre art populaire qui partage tant avec le jeu vidéo. Lui aussi n’était considéré au départ que comme un divertissement lucratif, y compris par ses propres créateurs. Pourtant, aujourd’hui, on ne saurait remettre en cause l’idée qu’un film peut véhiculer un message politique ou social.

Le jeu vidéo est encore jeune, mais il grandit vite et, avec un peu de chance, il ne faudra pas attendre bien longtemps avant que l’on puisse ouvertement qualifier un jeu comme étant engagé, qui sait ?

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