Pourquoi sommes-nous obsédés par le GOTY ?

Pourquoi sommes-nous obsédés par le GOTY ?

Pourquoi sommes-nous obsédés par le GOTY ?

Depuis quelques années maintenant, une question revient inlassablement. Immanquablement, dès que le dernier AAA over hypé et ultra marketté sort ou que la dernière perle indé que personne n'attendait arrive à se faire un nom au milieu de l'océan de jeux qui sortent chaque semaine, la même interrogation resurgit : est-ce que c'est le GOTY ?

Le GOTY, c'est le Game Of The Year, le jeu de l'année, le titre immanquable des 12 derniers mois. Un label tant officiel qu'officieux, soi-disant gage de qualité et de ventes boostées mais, surtout, une véritable obsession pour une grande partie des joueurs.

Mais, à l'heure où des dizaines de jeux sont désignés comme étant « le » GOTY, ce label a-t-il encore un sens ?

 

Game Of... what year ?

Petit retour vers la passé. Qu'est-ce que c'est, à la base, un GOTY ?

Chronologiquement parlant, le premier jeu à avoir obtenu ce prix lors d'une cérémonie officielle est Space Invaders, sorti en 1979 sur borne d'arcade, et c'est lors des Electronic Gaming Awards (tout d'abord connus sous le nom de Arcade Awards), que ce titre lui est attribué.

Pourtant, et contrairement à aujourd'hui, ce n'est pas ce type d'évènements qui aura permis de populariser l'attribution d'un GOTY auprès des joueurs. Le jeu vidéo étant à l'époque un loisir encore confidentiel, voire marginal, ces cérémonies restent peu connues du grand public et le seul moyen pour les joueurs de savoir quel jeu est désigné comme étant le meilleur titre de l'année... c'est de décerner ce titre par eux-même !

Ainsi, la presse spécialisée va très vite demander à ses lecteurs de voter afin de savoir quel jeu aura le droit de devenir le GOTY : Pac-Man en 1982 pour le magazine Electronic Games, Daley Thompson's Decathlon en 1984 pour Crash, magazine consacré au ZX Spectrum, et bien d'autres par la suite. La sauce prend, les joueurs se prennent au jeu et, rapidement, chaque magazine spécialisé y va de son titre – officieux, bien sûr – décerné parfois par les lecteurs, parfois directement par la rédaction. Au fil des années, le nombre de magazines spécialisés a explosé à mesure que le jeu vidéo devenait de plus en plus présent dans le quotidien des gens et, avec cette expansion, le nombre de jeux officieusement désignés comme étant le GOTY.

Malgré cette popularité, il faudra malgré tout attendre plusieurs années avant que les éditeurs ne s'emparent du concept et ne l'utilisent comme un argument de vente.

Arrive 1999 et, comme beaucoup de choses dans le milieu du jeu vidéo, c'est par Half-Life que le changement s'opère.

Le jeu de Valve a en effet été le premier à se voir gratifier d'une GOTY Edition, une distinction qui, à l'époque, avait du sens, comme le souligne David Houghton

« Half-Life était un saut quantique en terme de design, le disque du jeu ne contenant non pas des lignes de codes, mais plutôt un programme qui transformait votre PC en un portail temporel parfaitement fonctionnel nous permettant d'admirer avec avidité le futur des FPS .

Il a tout changé et donc, quand le temps est venu de ressortir une édition spéciale, « Game of the Year » était un label qui convenait parfaitement. Après tout, il avait gagné plus de 50 prix de la part de la presse spécialisée. C'était un cas particulier d'unanimité, de révolution à l'échelle de l'industrie, qui méritait une édition spécifique. »

L'édition GOTY de Half-Life soulignait donc une véritable exception dans l'industrie vidéoludique et personne ne remettait en question cette distinction tant le jeu avait marqué les esprits.

Malheureusement, avec le temps, les choses ont quelque peu changé et le fameux label apposé sur les boîtes de jeux remplissant les rayons a fini par se multiplier au point de perdre son sens au fil des années.

Half-Life, premier jeu à être ressorti en édition GOTY

Half-Life, premier jeu a être sorti dans une édition GOTY

As the (Game Of The) Years go by

Chaque année, on compte désormais des dizaines de jeux sortant dans un édition GOTY et, même si cet état de fait est désormais accepté comme étant banal, on peut légitimement s'interroger sur ce qui permet à autant de titres de pouvoir se définir comme étant... eh bien, "le" jeu de l'année.

Dans un premier temps, il faut déjà bien comprendre que ce type d'édition a, avant tout, pour principal intérêt, aussi bien pour les éditeurs que pour les joueurs, de ressortir tel ou tel jeu dans sa version la plus complète possible. Ainsi, les dernières mises à jour ainsi que l'intégralité des DLC (Downloadable content), s'il y en a, et autres bonus sont réunis dans une seule et même version, permettant aux joueurs n'ayant pas encore fait l'acquisition du jeu ou n'ayant pas pu profiter des différents contenus téléchargeables de profiter de la full experience, comme on dit.

Certains n'hésitent d'ailleurs pas à attendre plusieurs mois avant d'acheter un jeu afin d'avoir l'édition la plus complète possible.

« Les éditions GOTY sont simplement les meilleurs versions à l'achat. »

dit cet utilisateur sur Reddit.

« Je n'achète simplement jamais un RPG ou n'importe quel jeu avec DLC avant de pouvoir obtenir l'édition GOTY, juste pour pouvoir avoir le jeu complet. »

Mais, évidemment, il s'agit également d'une occasion non négligeable pour les développeurs et les éditeurs de revendre un titre après plusieurs mois afin de non seulement gagner un peu plus d'argent à moindre coût mais également de rester toujours présent dans une actualité surchargée en sorties chaque semaine.

Mais comment décide-t-on de sortir un jeu dans une édition GOTY ? Qu'est-ce qui permet d'utiliser ce label, exactement ?

Eh bien, très simplement : il n'y a aucune réglementation à ce sujet.

La définition d'un GOTY dit la chose suivante :

« Il n'y a pas de règles précises sur l'utilisation de l'argument mais les jeux qui l'appliquent ont généralement des dizaines de magazines et médias ayant appliqués cette distinction. »

Il suffit donc simplement d'être désigné comme étant le jeu de l'année dans un magazine pour pouvoir se servir de ce titre.

On comprend donc aisément comment de très gros titres très populaires se retrouvent à ressortir en édition GOTY : un Assassin's Creed, un God of War ou tout autre AAA va plus d'une fois rafler le sacro-saint prix auprès de la presse spécialisée ou lors d'une des nombreuses cérémonies dédiées qui se tiennent chaque année et les éditeurs ne se privent pas d'utiliser le label GOTY en toute légitimité.

Bien évidemment, certains éditeurs moins scrupuleux n'hésitent pas à sauter sur la moindre mention pour ressortir leur jeu afin de booster leurs ventes, surtout si leur titre a reçu un accueil mitigé lors de sa sortie.

Le jeu Dead Island, par exemple, a ainsi pu utiliser le label GOTY alors même que les critiques avaient été plus que mitigées lors de sa sortie. Mais il s’avère que le site GameCritics avait beaucoup apprécié le titre au point de le nommer “jeu de l’année”. Un seul site pour une seul récompense mais cela était suffisant pour sortir une édition GOTY légitime.

Brad Gallaway, le rédacteur en chef de GameCritics, en parlait en ces termes pour le site Engadget

« Le jeu a payé le fait de sortir trop tôt, avant qu'il soit prêt, ce qui a laissé un goût amer dans la bouche de beaucoup de testeurs, ce qui est compréhensible. Nous avons joué à une version plus terminée un peu plus tard et nous avons adoré. En fait, nous l'avons nommé jeu de l'année.

Nous étions le seul site au monde à avoir donné au jeu de tels honneurs, si j'ai bien compris »

Même si cela peut sembler anodin, l'histoire a eu une conséquence inattendue pour GameCritics puisque, tandis que Dead Island profitait de leur GOTY pour relancer leur vente, le site, lui, était devenu sujet de moqueries de la part de leurs confrères pour avoir choisi un tel jeu.

« Ça craint que ces gars aient pu mettre le label sur leur produit et vendre beaucoup plus de copies tandis que nous étions ridiculisés et sans avoir pu être crédités. »

Car c'est bien là un des soucis de cette absence de réglementation : il n'est pas obligatoire de préciser qui a attribué le GOTY. Et même si certains éditeurs n'hésitent pas à le faire, tout simplement car il s'agit de sites prestigieux, d'autres, préfèrent glaner leur prix auprès de sites obscurs, voire peu sérieux, érodant encore un peu plus le sens premier du label.

Pire encore, certains titres n'ayant reçu aucun prix d'aucun site sortent malgré tout dans une édition GOTY ! Worms: Reloaded, Two Worlds et L.A. Noire figurent parmi les exemples les plus notables.

Autant d'abus et d'entorses qui ont fini par lasser une partie des joueurs qui ne donnent plus d'importance au titre de GOTY.

Dead Island, sorti en 2011, aura droit à son édition GOTY malgré des critiques mitigées

Ten Years After

Cette multiplication incessante des cérémonies de remises de prix ainsi que du nombre de jeux sortant sous le label GOTY ont fini par vider cette distinction de son côté « exceptionnel ».

Si Half-Life a révolutionné le jeu vidéo, peut-on en dire autant aujourd'hui de la majorité des titres bénéficiant d'une édition spéciale ?

Les joueurs, petit-à-petit, ont fini par ne plus considérer ce type d'éditions comme un gage de qualité, mais simplement comme un pack complet incluant le jeu dans sa dernière mise à jour ainsi que tout le contenu téléchargeable disponible. Un « bundle » pratique mais en aucun cas un jugement qualitatif.

Sur les forums du site Escapist Magazine, certains utilisateurs en parlent de la sorte :

« Le GOTY le plus crédible est le nôtre. Tant que tu t'amuses et que tu as du fun, peu importe ce que les autres disent. »

Tandis que sur Reddit, certains considèrent tout simplement que le label GOTY ne veut plus rien dire.

« Ça n'a aucun sens. Un magazine quelconque déclare qu'un jeu est « jeu de l'année », souvent dans des catégories de niche (jeu d'action de l'année, shooter de l'année... Battlefield de l'année) et, grâce à ça, ils [les éditeurs] le nomment « GOTY » et l'utilisent à des fins marketing. »

Et, pour certains, c'est clairement le manque de réglementation qui est fautif.

« Le prix du Jeu de l'Année aurait un sens si le système était unifié. Il y a des prix légitimes décernés à certains jeux mais qui ne reçoivent pas la reconnaissance qu'ils méritent. »

Pourtant, il existe une évidente contradiction de la part des joueurs car, s'ils ne considèrent plus le label GOTY comme étant d'une quelconque importance, ils sont très prompts à désigner tel ou tel jeu comme étant « le » GOTY.

Ainsi, dès qu'un streameur, un influenceur, un youtubeur ou, plus simplement, dès qu'un topic se crée sur un forum pour parler d'un jeu en particulier, la question revient incessamment : est-ce que c'est le GOTY ?

Une interrogation qui semble avoir une réelle importance pour beaucoup de joueurs, pour un label qui en a désormais si peu.

Et pour comprendre pourquoi est-ce que c'est comme ça, il faut se demander pourquoi nous aimons tant attribuer des prix.

 

Le prestige

Il suffit de regarder le nombre de cérémonies (officielles ou non) visant à attribuer un ou plusieurs prix, quels qu'ils soient, pour se rendre compte de l'intérêt que nous portons à ce type de récompenses.

D'après Jana Gollus, détentrice d'un doctorat en économie et spécialiste en phaléristique (une science de l'histoire qui a pour étude les décorations, médailles et ordres), il y a plusieurs explications quant à ça :

« Il y a plusieurs raisons qui expliquent pourquoi nous remettons des récompenses et pourquoi certaines organisations créent des récompenses. Une raison, bien sûr, est que vous voulez établir votre propre statut et gagner en réputation. Parce que lorsque vous remettez un prix, vous devez être dans une position qui vous permet de conférer ce prestige, n'est-ce pas ? Ce qui veut dire que vous avez vous-même ce prestige.

Une autre raison qui est liée est que vous voulez établir un héritage. »

D'après elle, nous remettrions des récompenses pour nous donner de l'importance. Difficile de lui donner tort, après tout, plus une récompense est connue, reconnue et médiatisée, plus les créateurs de ladite récompense font autorité dans le milieu. Plus la renommée de celui qui donne la récompense est forte, plus le prix est vu avec considération.

Dans le jeu vidéo, par exemple, on pourrait citer les Bafta Game Awards, prestigieux non pas forcément par leurs résultats, mais parce qu'ils sont rattachés aux Bafta, l'équivalent des Oscars britanniques.

Mais une autre raison pour laquelle nous décernons des prix est notre volonté de définir des normes. En récompensant un type de jeu en particulier, nous façonnons le visage de l'industrie en la faisant aller dans une direction précise.

« Si vous prenez les Oscars et d'autres milieux où il est difficile de déterminer objectivement ce qui est qualitatif, alors en créant une récompense, vous établissez ce qui est réellement considéré comme la meilleure qualité. Et vous pouvez également focaliser l'attention et créer des modèles. Ensuite vous déterminez qui est invité, qui est dans le groupe et qui ne l'est pas et voilà comment vous définissez une norme.

Ils déterminent ce qui est considéré comme qualitatif et donc, évidemment, cela influence la production des futurs films si la récompense a assez de valeur pour que les gens aient envie de l'obtenir. »

Ainsi, en tant que joueurs, nous attachons de l'importance au GOTY simplement car nous voulons que l'industrie nous écoute, prenne en compte nos goûts, nos envies, afin de nous proposer un paysage vidéoludique qui nous correspond au mieux.

Et il est facile de voir pourquoi, aujourd'hui, il y a autant de cérémonies et de jeu estampillés « jeu de l'année » : à l'heure actuelle, il y a tellement de jeux qui sortent, tellement de titres différents dans nos magasins physiques ou virtuels, nos wishlists, qu'il est simplement impossible de trouver « le » jeu qui fera l'unanimité.

Si en 1997, lors de la sortie de Half-Life, l'offre était bien plus restreinte, aujourd'hui elle se trouve être gargantuesque et nous oblige fatalement à faire un tri dans ce à quoi nous souhaitons jouer ou non. Nous établissons donc des normes inconscientes et nous tentons quelque part de nous rassurer sur nos choix.

Est-ce que ce jeu que j'attends depuis plusieurs mois, celui auquel j'ai choisi de jouer plutôt qu'un autre est bien le meilleur jeu de l'année ? Est-ce que je ne rate pas quelque chose ailleurs ? Est-ce que, tout simplement, la direction que prend cette industrie me convient ?

La jaquette très controversée de l'édition GOTY de Batman: Arkham City, affichant fièrement ses nombreuses récompenses

Au delà du prestige de la récompense et de l'opportunité marketing qu'elle représente, c'est avant tout pour nous une sorte de confirmation que nous ne nous sommes pas trompé et que nous avons raison d'aimer tel ou tel titre.

Et dans l'urgence actuelle d'un monde au diapason d'Internet, il est normal de vouloir se rassurer de plus en plus vite et de plus en plus fréquemment. La FOMO (Fear of Missing Out) nous façonne, qu'on le veuille ou non et nous nous attachons à tout ce que nous pouvons pour calmer cette peur.

 

 


Sources :

https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_Game_of_the_Year_awards

https://www.gamesradar.com/is-game-of-the-year-losing-all-meaning/

https://www.giantbomb.com/game-of-the-year-edition/3015-3825/

https://www.reddit.com/r/explainlikeimfive/comments/74281g/eli5_how_do_so_many_different_games_have_goty/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Jeu_vid%C3%A9o_de_l%27ann%C3%A9e

https://www.engadget.com/2018/01/29/what-is-a-game-of-the-year-edition-anyway/

https://www.escapistmagazine.com/forums/read/9.319303-Which-GOTY-Award-is-More-Credible

https://www.dinnerpartydownload.org/why-do-we-give-out-awards/


 

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