Y a-t-il des jeux vidéo queer français ?

Y a-t-il des jeux vidéo queer français ?

Y a-t-il des jeux vidéo queer français ?

Lorsque la sphère vidéoludique s’intéresse aux enjeux liés à l’inclusivité et aux personnes LGBT+, elle le fait souvent avec maladresse. Elle pose généralement la question de la représentation et occulte toutes les autres. Les personnes concernées finissent parfois dépossédées de leur propre expérience, de leur propre discours.

Pour parler de transidentités, nous aurions pu choisir de lister les meilleures et les pires représentations dans l’Histoire du jeu vidéo. Cependant, des dizaines d’articles et de vidéos YouTube proposent déjà ce type de contenu. Nous avons opté pour un autre angle : donner de la visibilité à des jeux représentatifs du talent, de la créativité, de l’ingéniosité et de la résilience de la communauté LGBTQIAP+* française.

Dans cet article, je propose de nous tenir un peu à distance des débats qui tendent à n’adresser que des considérations cosmétiques. Je propose de recentrer notre attention sur des jeux vidéo fondés sur une subjectivité bien réelle, ancrée dans la matérialité et la corporalité.

Les transidentités IRL, en France

Les jeux vidéo font appel à nos émotions et à notre empathie. Ils nous permettent d’adopter un autre point de vue sur la vie, d’explorer de nouvelles perspectives. Ce sont des vecteurs d’information qui contiennent des messages (explicites ou implicites). Les jeux vidéo ont le pouvoir de normaliser (banaliser) des discriminations et de renforcer les inégalités ou, au contraire, de les déconstruire. Quelques heures de jeu ne suffisent pas pour comprendre toutes les facettes des transidentités. Voici donc quelques rappels pour nous aider à garder contact avec la réalité.

Vivre la transidentité, c’est être en désaccord avec l’assignation de genre que l’on a reçu à la naissance et/ou vivre une identité qui n’est pas conforme à la binarité de genre (genderfluid, queer, non-binaire, agenre, etc.). Voilà pour la partie théorique. Passons à la pratique.

Vivre la transidentité, c’est apprendre que le mardi 15 décembre 2020, une adolescente transgenre de 17 ans a mis fin à ses jours. Vivre la transidentité, c’est ressentir le devoir et le besoin d’honorer sa mémoire en la nommant et ne pas le pouvoir. C’est vouloir écrire son nom, mais être réticent à l’idée d’utiliser son deadname*. Elle n’a pas vécu assez longtemps pour nous dire son nom. Ses amis rapportent qu’elle hésitait entre Avril et Luna. 

Vivre la transidentité, c’est constater sans surprise qu’on invite une historienne ignorante à parler d’une “épidémie de transgenres” à la télévision. C’est s’entendre répéter que nous (les queer) sommes “beaucoup trop". C’est aussi attendre avec impatience la réponse que lui fera Paul B. Preciado.

Vivre la transidentité, c’est un agenda rempli d’événements :

  • le 31 mars, dédié à la visibilité transgenre. Un événement international destiné à célébrer les personnes transgenres et à faire prendre conscience des discriminations qu'elles subissent dans le monde entier.
  • le mois de juin, ponctué de Pride qui font écho aux émeutes de Stonewall
  • le 20 novembre, la Journée du souvenir trans (TDoR -Transgender Day of Remembrance), qui commémore les personnes trans assassinées.

Vivre la transidentité, c’est être confronté au quotidien à des victoires personnelles et des défaites collectives. Parfois l’inverse. Il me semble qu’il est important de garder ces éléments en tête lorsqu’on parle des transidentités dans les jeux vidéo. Il faut se souvenir que vivre la transidentité, c’est osciller entre l’euphorie, le deuil et la résilience. La transidentité est une expérience de vie complexe qui ne peut pas être résumée ou comprise en quelques heures de jeu.

Transidentité et jeux vidéo aux USA 

Leelah était, elle aussi, une adolescente transgenre âgée de 17 ans. Elle a mis fin à ses jours le 27 décembre 2014. Ses parents l’avaient déscolarisée pour l’obliger à suivre une “thérapie de conversion”. Ce “traitement” a pour objectif de “soigner” les personnes homosexuelles ou transgenres. Nous savons pourtant que l’homosexualité et la transidentité ne sont pas des maladies. Malgré tout, les États-Unis comme la France tardent à adopter des lois pour interdire ces “thérapies”.

En réaction, une game jam (#JamForLeelah) a été organisée pour récolter de l’argent et le reverser à des associations qui œuvrent pour les droits des personnes trans. Cet événement a aussi permis de diffuser un lien vers une pétition pour faire interdire les “thérapies de conversion”.

Une véritable conversation émerge outre-Atlantique au sujet d’une avant-garde vidéoludique queer. Elle est notamment portée par des universitaires, comme Bonnie Ruberg, qui s’affairent à archiver et documenter les productions de la communauté LGBTQIAP+. Qu’en est-il en France ?

Archives : 3 jeux indés queer et français

Nous avons déjà eu l’occasion d’expliquer pourquoi les archives des jeux vidéo queer sont importantes dans nos précédents articles. Ce devoir de mémoire correspond à l'obligation morale de rappeler un événement tragique et de reconnaître les souffrances des victimes pour prévenir la reproduction des mêmes crimes. Il s’agit aussi d’une célébration et d’une reconnaissance du travail accompli par des personnes pionnières.

Nous vous proposons de (re)découvrir des jeux gratuits pour navigateur en lien avec la transidentité. Des jeux queer, réalisés “par et pour” les personnes queer. Cet article est une invitation à s’engager au-dedans et au dehors de la sphère vidéoludique.

Entrer dans le moule

Fit in (Axel ЯB) est inspiré d’un célèbre jeu pour enfants à base de blocs colorés. Dans sa version traditionnelle, les blocs ont des formes très diverses (cube, cylindre, arche, prisme, etc.) et existent dans différents matériaux (bois, plastique ou mousse). La plus ancienne mention de blocs de construction pour enfants apparaît dans le livre Practical Education (1798) de Maria et R.L. Edgeworth's. Ces « jouets rationnels, » servaient à enseigner aux enfants la gravité et la physique ainsi que les relations spatiales leur permettant de voir comment différents objets peuvent être assemblés pour devenir un ensemble.

Dans cette version revisitée, il s’agit de faire entrer des formes géométriques plus ou moins rectangulaires dans un moule. Pour y parvenir, les joueurs et les joueuses doivent découper les objets qui ne correspondent pas au moule. Plot twist : ces objets ne sont pas inanimés. Ils font entendre leur souffrance lorsqu’on les ampute d’une partie d’eux-mêmes. Les joueurs et les joueuses sont alors invités à chercher une autre solution : découper le moule.

Fit in illustre ce qu’il coûte aux personnes queer de correspondre aux normes. Il met les joueurs et les joueuses dans une position active et les oblige à faire un choix : renforcer un système normatif et blesser autrui volontairement, ou déconstruire les normes et laisser la place à chacun et chacune d’exprimer son identité. Un procédé simple et engageant qui encourage les joueurs et les joueuses à prendre une part active au combat des personnes LGBTQIAP+.

Ma vie de limace

Dans Slug Life (Sekamelica), vous incarnez une petite limace queer qui a pris l’habitude de se dérober aux jugements et au danger en montant à bord de son Jaeger, un gigantesque exosquelette robotisé idéal pour affronter un monde rempli de Kaijus terrifiants. (Je fais ici référence au film Pacific Rim.) Aujourd’hui, notre limace n’est pas vraiment d’humeur à enfiler son armure, un déguisement dans lequel elle ne se reconnaît plus. Elle décide d’affronter le quotidien sans cette coquille protectrice.

C’est une manière intéressante d’aborder la question du passing (ou blending) pour les personnes qui ne se conforment pas à la binarité de genre.  Le passing, c’est la capacité d'une personne à être perçue comme cisgenre (en étant, en réalité, trans). La frontière entre le passing et le mégenrage est parfois ténue, notamment pour les personnes non-binaires ou agenres qui ne souhaitent pas être réassignées à un genre binaire. Du privilège à la discrimination, il n’y a parfois qu’un pas. Slug Life met bien en évidence toute la complexité des normes de genre qui peuvent être simultanément rassurantes et oppressantes. S’il est parfaitement légitime que des personnes trans éprouvent le désir de “passer”, il est important de réaffirmer que :

  • les femmes trans sont des femmes, elles ne vous doivent pas la féminité
  • les hommes trans sont des hommes, ils ne vous doivent pas la virilité
  • les personnes non-binaires ne sont ni des hommes ni des femmes, iels ne vous doivent pas l’androgynie* 

En quête de genre

Gender Quest est un jeu minimaliste et pourtant étonnamment complet. Il adresse les "étapes" d'une transition, depuis les premiers questionnements jusqu’au coming out et la quête d’appartenance à une communauté de pairs. Pronoms, vêtements, performance de genre, tout y passe. De salle en salle, notre personnage progresse dans sa quête de soi. En dépit de son minimalisme, Gender Quest parvient parfois à devenir angoissant de réalisme.

Dans la pièce dédiée au coming out, chaque espace représente une sphère de sociabilité (familiale, amicale, professionnelle, etc.). Aborder autant d’aspects d’une transition en un seul tableau produit un effet d’accumulation saisissant. Parfois, notre personnage déambule sans but dans des couloirs vides pour se donner le temps de réfléchir. Cette représentation dépouillée sonne très juste et illustre bien la lente introspection nécessaire aux personnes en questionnement.

La salle qui m’a fait la plus forte impression demeure celle dédiée au coming out sur le net. Le personnage déambule dans un tunnel où il est difficile d’éviter d’entrer en collision avec des internautes porteurs de messages transphobes. Ce passage m’a paru très réaliste. L’environnement sert réellement le propos, il raconte une histoire et véhicule un message sans redondance avec le texte. Une petite prouesse quand on considère la simplicité du décor.

Conclusion

Un point d’interrogation subsiste. S’il existe bel et bien des jeux queer et français, la plupart sont en anglais. Nous aurons l’occasion de comprendre pourquoi prochainement puisque Audre, l’auteurice de Gender Quest, a accepté de nous en dire plus sur son parcours et ses jeux. Son interview paraîtra bientôt sur Game’Her. En attendant, si l’envie vous prend d’apprendre à réaliser vos propres jeux, vous pouvez consulter notre guide à ce sujet ou suivre le devblog de NicoNico !


Lexique

LGBTQIAP+ : Lesbienne, Gay, Bi, Trans, Queer, Intersexe, Asexuel, Pansexuel. Le “+” peut permettre d’englober d’autres minorités, comme les personnes non-blanches, ou des identités de genre et des orientations sexuelles/romantiques alternatives (demisexuel, aromantique, etc.). 

Androgynie : particularité d'un être humain dont l'apparence ne permet pas de savoir à quel genre il s’identifie.

Deadname: le prénom usité avant la transition sociale d’une personne trans.

 

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